Ainsi, ne pouvant plus supporter de laisser seul dans ce désert alimentaire le dernier ½uf d'une ancienne fratrie de douze, je prends la grave décision de retourner, pour la énième fois cette semaine, faire les courses. Je n'oublie pas (oh, miracle !) mes sacs de substitution : j'ai à ma disposition un large échantillonnage de ce qui se fait actuellement sur le marché, c'est-à-dire tous ceux que j'ai dû acheter à droite et à gauche avant que je ne comprenne bien le système "cassez-vous la tête pour la planète", et ceux de mes principaux sponsors, H&M et Zara, que je salue.
Après trente minutes de voiture, équitablement réparties entre le trajet en lui-même et l'errance sur le parking, plus le petit supplément consécutif à la perte momentanée du jeton pour le caddie, me voici dans Carrefour. Je dégaine la liste de ma poche et top !, le départ est lancé. Je slalome entre les charrettes stationnées, et, dans mon élan, double touristes et mamies hésitantes. A force de pratique, je connais le terrain comme ma salle de bain, et tous les pièges à éviter...
J'ai, globalement, répertorié deux zones dont la densité dépasse les deux clients/m2 et où la circulation alternée génère fréquemment des accidents. Les allées des fruits et légumes sont en effet souvent encombrées, l'absence de personnel à la pesée et la réticence des sachets plastiques à s'ouvrir n'aidant pas à fluidifier le trafic. Même situation au rayon corn flakes, où la moyenne d'âge frôle les dix ans et demi : pour résoudre l'équation du petit déjeuner, doivent être prises en compte les données capitales du goût et du jouet, double source de conflit, et donc d'embouteillage.
Sachant cela, je recalcule mon itinéraire pour éviter de piétiner inutilement, et m'engage dans les méandres de ce labyrinthe aux murs comestibles, en priant pour qu'ils ne s'écroulent pas sur mon passage. Je suis cernée, à ma droite par un régiment de petits pois-carottes, à ma gauche par l'unité spéciale des condiments, alors je fonce, tout droit, remplissant malgré tout mon chariot, avec, dans la panique, un respect assez aléatoire de la liste que je m'étais donné la peine d'établir.
A l'arrivée, je me retrouve en caisse avec tout ce dont j'avais envie, mais rien de ce dont j'avais besoin. Passé ce bilan, il est trop tard pour faire marche arrière, car je suis déjà bien engagée dans la queue et je n'ai pas l'intention de céder à qui que ce soit la place que je défends depuis bientôt quinze minutes... Je fais preuve de patience, même si je n'en ai aucune. Je me serais bien précipitée vers la caisse qui vient d'ouvrir là, juste sous mon nez, mais je suis légèrement handicapée par ma cargaison aux roulettes mal huilées et les adeptes du panier ont été plus rapides.
Cinq minutes plus tard, après avoir passé en revue toutes les variétés de chewing-gum existantes à ce jour, j'aperçois enfin le bord du tapis, sur lequel je peux commencer à étaler mon intimité. Tout le monde sait désormais grâce à la super promo Justin Bridou et aux cristaux fraîcheur maxi de Teraxyl que je raffole du saucisson sec et que mon haleine laisse à désirer. J'essaie de les dissimuler sous mes douze rouleaux au papier rose largement suggestif, en espérant que la caissière n'annoncera pas au magasin tout entier qu'elle aurait besoin d'une référence... Fini mon grand déballage, je laisse gentiment passer la dame qui avait oublié de peser ses oignons en lui disant que, de toute façon, je ne suis plus à dix minutes près. Pendant qu'elle paie (en chèque bien sûr, histoire de faire durer le plaisir...), je cherche dans ma large panoplie de cartes celle du magasin en question, tombant inopinément sur une remise plutôt intéressante, mais dont je ne peux plus bénéficier depuis hier.
Je m'efforce quand même de dire « bonjour » à une charmante caissière qui, elle, ne me lance qu'un regard furtif et qui a déjà jeté la moitié de mes achats de l'autre côté, alors que je n'ai pas encore ouvert mes sacs. Je suis débordée, si bien que le pain de mie se retrouve malencontreusement sous le lait, et les pauvres tomates sous la boîte de raviolis... Les bips ont cessé depuis longtemps quand je suis enfin prête à régler, sous le regard pressant des autres clients, auxquels je souhaite le même supplice. Je m'éloigne un peu de ce champ de bataille pour ranger mon portefeuille et la liasse de papiers qui m'a été remise en tant que fidèle.
Je pousse mon deux tonnes en direction du parking, même si je n'ai pas la moindre idée de l'emplacement de ma voiture, que j'ai choisi grise, comme tout le monde apparemment... Je m'offre donc une petite visite et fais le tour de ce monument du stationnement. Au terme de ce triathlon "Cours ! Pousse ! Tourne !" m'attend tranquillement mon coffre, qui, sur le même principe que mon frigo, ne demande qu'à être alimenté. Je l'ouvre en grand, et, au prix d'un effort surhumain, le charge à ras bord, tout en retenant habilement de la pointe de mon pied droit le chariot, qui, manifestement, enfin soulagé de son fardeau, ne peut résister à l'appel de la liberté. Infidèle, va ! Pour m'éviter la peine inutile de lui courir après, je m'empresse de le reconduire dans son box, avec ses congénères.
Il ne me reste plus qu'à trouver la sortie du parking, et acheminer mes vivres jusqu'à l'abîme qui me sert de frigidaire, ce qui suppose plusieurs aller-retour entre la rue, l'ascenseur (qui n'est pas en panne, qui n'est pas en panne,...) et mon appartement...
Les courses, une grande source d'inspiration : la preuve !






